Il est lent Rouge, il est lourd, chacun de ses pas est un exploit. C'est un vieux cheval de trait entravé par de puissants rhumatismes aux antérieurs. L'herbe rase du pré, le ciel blanc sont le décor de sa lointaine solitude. Souvent il se couche pour soulager sa misère, ou plutôt il se laisse tomber sur le flanc, impressionnant, tragique avant l'heure. Là, le soufflet de forge de sa respiration le dispute à ses pets immenses. Car il pète Rouge, à la face du monde qui l'oublie. Des chapelets interminables, à s'en pâmer d'aise.
Face à cette tonne de vie et de courage à qui je viens parfois tendre une carotte, à cet œil qui me fixe et n’aspire qu’à la confiance, mon apréhension du monde se fait beaucoup plus simple et clairvoyante. Il y a chez les animaux quelque chose qui nous surpasse, l’absence d’égo peut-être, et en même temps qui ouvre une piste à travers nos illusions.
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J'ai rencontré il y a peu le verbe feuiller, qui veut dire se couvrir de, faire ses feuilles. Il est certains verbes qui ont tout de suite quelque chose à dire.
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L.D - Le vent (pour une lecture de J.P. Abraham)
Une lecture de ce livre il y a vingt ans m'avait laissé dans une sorte de lassitude mêlée à de l'ennui. En tombant sur Le vent aujourd'hui, j'ai senti comme un courant d'air sur mon visage (psycho quand tu nous tient) et je l'ai relu. Est-ce moi qui ai changé (je doute que ce soit le livre!) ou bien ma vision du monde, ça je l'ignore. Toujours est-il que j'ai enfin reçu la balade de Jean-Pierre Abraham comme il se doit. En même temps qu'une leçon de poésie: les mots sont un outil banal, mais leur utilisation requière sagesse et humilité pour décrire ce que l'on ressent en même temps que ce que l'on voit. Pour faire d'eux une caméra du cœur. Un pull en bord de mer.