Je m’appellerai Cheval gris, ou Elan noir, ou Marmotte violette. Et tandis qu’à la sortie de l’hiver mon âme de vieux mâle solitaire ne souhaitera plus qu’une chose, glisser vers la chaleur de la mer androgyne, je verrai les premières fleurs pointer leur nez à travers la neige de printemps, j’entendrai le corbeau mon totem déchirer le silence de son cri linéaire. Nous serons en mars, et tout en pétrissant la pâte pour le pain de la semaine, j'écouterai à la radio les péripéties d'un incroyable sauvetage spatial. La nuit, des avions clignoteront comme des dieux dans le ciel. Indien sur la réserve – une cinquantaine de kilomètres à peine avant la panne sèche – je profiterai d’un jour de mauvais temps pour affûter ma hache de paix, et aussi pour dire à la femme qui partage mes fourrures combien je l’aime. Oui, ce sera ça ma vie quand je serai américain.
Afin de marquer entre nous la disparition de Francis Hallé, ma fille m'a envoyé du Cambodge des photos d'arbres remarquables rencontrés là-bas. Dans le même temps, une lectrice du blog m'a fait part du vide qu'elle avait ressenti à cette annonce. Aura sans doute aussi germé ce sentiment d'injustice à voir partir les gens biens tandis que des salopards décrépis, incultes et vaniteux s'accrochent au poteau (oui, je sais, on ne dit pas salopard à l'antenne, ni gros con de merde.) Mais parlons plutôt poésie.
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L'été... Parfois elle vient.
Et c’est comme si la vérité entrait chez nous – à douze ans, l’étoffe prétentieuse de l’adulte n’est pas encore à votre taille. Son vélo est appuyé contre un mur. Un vélo démodé, sans chichi. De la morale, elle n’a pris que la part la plus légère à porter. Les fâcheuseries de la vie la font rire. Elle vient ici pour les plantes. Pour goûter à la différence. Disparaître un temps aux yeux trop strictes du village.
Exploratrice tendre et menue, elle joue avec les chants d’oiseaux sur la balançoire de son rire. Et relève le soleil qui a tendance à s’endormir. Mais la saison de sa venue dure à peine. En partant, elle aura laissé dans la maison l’effleurement d’une main, sa simplicité vive. Le jardin lui aussi aura quelque chose de changé. Quelques fleurs en moins peut-être, mais dans la courbe des allées résonnera encore l’écho de sa visite joyeuse. Un grain d'espoir.
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