samedi 24 mars 2018

Sauvage


Edward S. Curtis

Enfant je savais donner; j'ai oublié cette grâce depuis que je suis devenu civilisé. J'avais un mode de vie naturel alors qu'aujourd'hui, il est artificiel. Tout joli caillou avait une valeur à mes yeux; chaque arbre qui poussait était un objet de respect. Maintenant, je m'incline avec l'homme blanc devant un paysage peint dont on estime la valeur en dollars.
Ohiyesa (1858-1939)

Il fut un temps (hé! pas si lointain) où je réfléchissais ici même au mot nostalgie. Déclarant, sous ma vaine panoplie de penseur émérite, me sentir non pas nostalgique mais insatisfait, je m'imaginais pouvoir jeter l'éponge, capable un jour par une décision radicale de retrouver une vie naturelle, plus simple et surtout beaucoup moins tributaire des faux sourires de mon banquier. Une vie, par un idéal retour à la terre,* alliant respect de la nature et progrès intelligent. Le fait est que j'en suis toujours au même endroit. Chaque fois que je tire la chasse, je me dis que je viens de chier dans l'eau potable. Chaque fois que je mets les pieds dans un supermarché, je vois passer devant mes yeux des dizaines de poids lourds crachant leur venin noir. Chaque fois que j'allume la lumière, j'entend une comptine japonaise qui dit le vent, le soleil et les arbres, une comptine que des hommes en combinaison étanche cherchent à étouffer de leurs gants lourds de plomb. Mais foin du blues et de la lassitude, j'arbore aujourd'hui fièrement une petite victoire: mon modeste téléphone portable à touches vient d'avoir huit ans, toujours en état de marche. Ugh.

* Cf. Le retour à la terre de Manu Larcenet et J.Y. Ferri

2 commentaires:

  1. Et nous avons toujours beaucoup à apprendre...

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    1. Une posture bien trop marginale; la prise de conscience est très inconfortable.

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