jeudi 5 janvier 2017

La création


Je ne suis pas poète mais cinéaste sans caméra
Je ne suis pas poète mais peintre sans couleurs
Je ne suis pas poète mais danseur sans souplesse
Je ne suis pas poète mais photographe sans objectif
Je ne suis pas poète mais travailleur au petit matin
Je ne suis pas poète mais amoureux de ma femme
Je ne suis pas poète mais père de deux enfants
Je ne suis pas poète mais alpiniste des grandes œuvres
Je ne suis pas poète mais je me soigne aux livres essentiels

Je ne suis pas poète mais je descends aux poubelles deux fois par semaine
et dans mes déchets il y aurait certainement ma vie à lire
comme tout un tas de poèmes ratés
intellect mal organisé mal luné mal appris hop-là boum à la corbeille
et d'ailleurs celui-là n'échappera pas à la grande rature
déjà je n'y reconnais plus mon visage ni mes origines
et d'ailleurs quelles étaient-elles mes origines
fils d'ouvrière ça c'est du sûr
descendant d'un chef indien du Cambodge – Anus bridé
bachelier de justesse et jamais eu de passeport
rien à dire donc mon enfance
fut aussi vide qu'un paysage à la William Turner
mon papa pour Noël ne rentrait ni du Pérou ni d'ailleurs
aucune célébrité pendue aux branches de notre arbousier généalogique
aucun événement majeur digne d'intérêt
(ah si, à l'âge de treize ans j'ai rencontré Mikis Théodorakis
un drôle de balaise qui m'a serré dans ses bras parce que j'avais froid mais qui me croirait
– beaucoup plus tard j'ai lu des poètes grecs et goûté ma première aubergine)
et pour comble de platitude
je n'ai eu ni la rougeole ni la varicelle ni même un oncle communiste ou anarco-syndicaliste
parenté susceptible d'un minimum de développement créatif

Ceci dit ne comptez pas sur moi pour ronger l'os existentiel ou alors ma libido
certains font ça très bien à longueur de bouquins
des qui savent se torturer l'esprit (et le nôtre) avec raffinement
broder une abstraction lyrique digne des meilleurs sites ostentatoires
pas sur moi non plus pour développer une industrialisation du poème étalon
ivresse à la mesure des bibliographies les plus élastiques
Alors quoi quel sujet aborder en gueulant sus à la Royale
(il faut bien gueuler quelque chose quand ça vous démange)
quelle cible sinon le monde – Mundus, Terra Nostra – qui tourne sur lui-même en écrasant au passage une poignée d'enfants doués de malchance
ce "monde" qu'il ne faut pas confondre avec la "terre" question de sémantique
car la terre est aussi belle que le monde est laid
(placez une bagnole à côté d'un arbre et dites-moi lequel des deux a l'air vrai)
un bon sujet ça le monde inépuisable et traduisible en vingt cinq langues
avec son corollaire que certains appellent amour mais c'est un raccourci qui shunte évidement la grâce des girafes

Oh putain ça y est voilà que j'ai omis – synonyme langagier d'oublier
pendant que j'écrivais la descente aux poubelles
et croyez-moi l'ambition ça vous a une odeur terriblement âcre et qui s'imprègne
alors excusez-moi il faut que j'aille
ouvrir les fenêtres


Kimura

4 commentaires:

  1. Un court poème en écho, pour te rendre ta sérénité :
    « Pose une pierre sur ton ombre
    et pars en courant.»
    Jean-Pierre Siméon, Le Livre des petits étonnements du sage Tao Li Fu, Cheyne éditeur, 2016

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    1. Merci Yves, je ne connaissais pas c'est chouette.

      ( Plus serein que moi tu lévites! )

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  2. Il y a de ces mystères dans la création...
    'La descente aux poubelles" (par la face nord) peut aider à les percer, mais il n'est pas mauvais qu'ils restent des mystères...

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    1. Une note d'intention peut parfois aider son auteur à y voir clair ...

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