mardi 6 octobre 2015

Christian Degoutte


       Ce qui manque à la photo, c'est le bruit qui court
       de la rivière au pied des maisons, c'est les cris
       des enfants qui s'aspergent d'eau glacée et nagent,
       nus comme des savons, sous le vieux pont de pierre.

       Il bourdonne comme une ruche sous les roues
       des voitures. L'air déjà sent le feu des tuiles.

       Ventre collé au parapet, une cycliste,
       bras tendus dans le vertige, photographie
       la fraîcheur de l'eau. Sur son lit de galets, l'eau
       se tisse, Carmen en bleu sous l'arche du pont
       où les hirondelles crient de l'ombre au soleil,

       mais sur la photo ratée (il fallait la faire
       les yeux fermés) les enfants seront minuscules
       comme elle est dans sa vie.

                 Jour de congé, Thoba's édition 2015
                            Illustrations Jean-Marc Dublé (art postal)



L'eau sous les ponts (L.D - Fragment d'une toile de Picasso)


* Je ne fais que très rarement référence à des recueils récents, ce blog n'ayant pas pour vocation de relayer l'actualité. Mais en tant qu'adepte du "vélo poétique" j'ai cru bon de faire une exception pour celui de Christian Degoutte. Sa poésie s'y fait récit (ou le contraire) et sur la route libératrice il nous convie à un double regard: celui de sa cycliste et celui, aussi secret, que nous portons sur elle. À noter que Jour de congé a fait l'objet d'un spectacle au festival de Valdrôme (été 2015). Pour plus d'infos, on pourra passer par les I.D. de Claude Vercey.

8 commentaires:

  1. Oui c'est un très beau texte et une façon juste et élégante de décrire les limites et les illusions delà photographie. Merci beaucoup

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    1. Après elle prend des photos juste avec ses yeux et c'est bien aussi.
      "I am a camera" (Yes)

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  2. Multiplicité des regards, le photographique ayant le privilège du temps arrêté. Et le poétique dans la foulée...

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    1. Ça n'empêche pas l'eau de passer sous les ponts...

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  3. Après Christian Degoutte, je ne vais plus regarder ma savonnette du même œil.

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    1. Oui, une bien belle image que ces corps blancs sortis de leur emballage

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  4. S'il y a des manques à prendre les gens en photo, on peut toujours les "prendre en poème" (expression tirée de Philippe Longchamp).

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    1. En écho, cette phrase de Sylvain Tesson: "Penser qu'il faudrait le prendre en photo est le meilleur moyen de tuer l'intensité d'un moment."

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