mercredi 15 avril 2015

Drôles de gammes



   Nous logions dans l'une de ces sales maisons en bois bordant les rues sableuses du faubourg. On y accédait par trois marches d'une véranda au planches usées. Il y avait là, comme partout, deux pièces rudimentaires mais assez vastes pour abriter toute une famille. Notre mère travaillait dure pour nous élever. Nous vivions avec l'oncle Larry qui passait pour être un héros, et c'était vrai que dans la rue le dimanche, toujours coiffé d'un chapeau feutre et tiré à quatre épingles il avait l'air d'un Monsieur. Mécanicien dans une plantation, il partageait avec ma mère le gîte et nos soucis d'argent. Souvent le soir il prenait le frais derrière la maison, fredonnant en s'accompagnant d'une vieille guitare, et s'il avait pu s'offrir une bouteille cela durait parfois des heures ; mon frère et moi l'écoutions alors chanter jusqu'à l'endormissement.
   Je n'ai en revanche aucun souvenir de notre père. On nous disait qu'il était mort en travaillant. On apprit beaucoup plus tard qu'il avait été lynché par des blancs pour avoir tué un chien à coups de bâton – mais le chien, lui, l'avait d'abord sauvagement mordu au mollet.
   Saurais-je mieux parler de notre sœur Lisette? Si elle n'était pas morte écrasée par une charrette, parions qu'elle serait devenue une de ces belles jeunes femmes que les célibataires convoitent comme un luxe. Détruite qui sait par un mauvais mariage, mais vivante.


   Est-ce que c'était toujours l'été là-bas? Oui, je veux bien le croire, car c'est toujours l'été dans les souvenirs d'enfance. Il y a toujours de l'herbe, des cordes à linge, des bassines, des chiens, du soleil et des étoiles. Il y a toujours une première cigarette fumée en cachette. Il y a toujours un premier baiser, un premier ventre offert à la caresse. Et puis le temps imperceptiblement se couvre. Premier job et première bouteille, premières bagarres. Les naissances alors se suivent comme autant de calamités. De baptêmes en enterrements la vie vous file entre les doigts, on n'a pas le temps de dire amen qu'on a déjà les pieds tordus.*

   En vérité je suis rose comme un cochon, né en Auvergne et je n'ai pas de frère. Je suis juste en train de faire mes gammes, autrement dit j'apprends à écrire. J'entraîne ce muscle paresseux lové dans sa boîte crânienne. Un jour j'abandonnerai les gammes, je serai prêt. J'écrirai alors l'unique poème, celui qui à lui seul résumera toute la mémoire du monde. Je l'écrirai avec mes mots à moi; même s'ils sont voués au gouffre j'aurai fait ce que j'avais à faire; il ne me restera plus qu'à la fermer. Et ce jour-là bébé promesse est faite, je pourrai enfin t'aimer à temps complet.

* Les mains noires (nouvelle inédite).

6 commentaires:

  1. Je ne sais pas combien de temps m'a pris la lecture du billet. Disons que pendant quelques minutes, j'ai pensé que ce fragment de vie dégageait une belle énergie et me demandais qui pouvait en être l'auteur.
    Tu n'es pas loin d'être prêt à abandonner les gammes. Une chance pour l'amour.

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. (Quelques fausses notes pourtant...)
      La vie avec un auteur n'est pas toujours drôle (!)
      Peut-être qu'avec un peintre c'est pas mieux. Tu me diras.

      Supprimer
  2. un blues auvergnat, le blues c'est international & apatride.

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. J'avais mis de côté, au cas où, ce portrait de bluesman et je ne sais plus de qui il s'agit. Ta culture étendue dans le domaine pourrait aider...

      Supprimer
  3. je pense à Big Bill Bronzy à qui on doit entre autres Black Brown and White...

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. J'ai retrouvé (en marque page!) le bout de papier sur lequel j'avais noté ça, il s'agit de Howlin' Wolf.

      Supprimer