dimanche 21 décembre 2014

Lettre à Paul Gauguin


Cher Paul,

Vous n'êtes plus ni toi ni ton île et pourtant, je rêve encore de cette distance paradisiaque. Ici il y a si peu de vrai, si peu de vrac. Je lis, je pense et je regarde tes tableaux. C'est par eux que tu m'écris ce que tu vis de beau là-bas, dans ton pays de bons sauvages. C'est par eux que tu m'envoies quelques jolies photographies: tu dis que ce sont là les plus beaux seins de toute la galaxie. Qu'amicalement tu me décris ta maison du jouir, son jardinet, ses fleurs mauves où viennent s'épuiser des papillons d'ivoire. Que tu décris ton travail, tes lectures et tes siestes. Les aventures avec tes poules qui n'en font qu'à leur tête. Que tu me dis comme sont doux les soirs improvisés...

Il te faut peu de temps pour te matérialiser, là, devant moi. Tu me racontes alors ta place auprès des maoris, si candides face à l'emprise colonialiste et tu t'énerves. Tu me décris le chemin sur la montagne, ses torrents, ses oiseaux. Puis ce lieu où tu déposes toute ta haine du genre humain, ce lieu où ton amie se dénude et, s'étant coiffée d'une grande fleur blanche, se glisse dans l'eau limpide entre les roches volcaniques et les feuilles verte et jaune du désir. L'injustice ne monte pas jusque là. Pas encore.

Tu blagues en imitant copieusement Marlon Brando. Je te donne la réplique, impassible: «Monsieur Fletcher vous serez pendu.» On se moque un peu du film qui a assez mal vieilli, puis on aborde l'essentiel. Tu me confies, redevenu sérieux, quelques éléments prometteurs: L'art comporte la philosophie comme la philosophie comporte l'art. Sinon, que devient la beauté? Tu n'as pas encore de titre pour ton livre. Moi je le connais – privilège du futur – ce sera Avant et après.

Je fais fi de ton sale caractère, de ta possible mauvaise foi. Ne retiens que le principal: cette volonté de vivre ailleurs, autrement, librement. Aujourd'hui tu serais un anti-nucléaire férocement actif. Je regarde les nuages rouler sur l'horizon, et je me dis: pourquoi n'aurions-nous pas ici aussi des chevaux mauves. Aujourd'hui je commence un poème. Je te l'enverrai sitôt achevé, en espérant que le courrier te parvienne avant ta mort.
Amitiés. 


* Photo Lucien Gauthier (1875-1971)
* * Avant et après - Paul Gauguin, éd. La Table Ronde

2 commentaires:

  1. Ce conditionnel avec valeur d'imaginaire m'enchante...

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    1. Je te laisse un lien pour une superbe illustration sonore:

      http://larecluse.canalblog.com/archives/2014/08/20/30446033.html

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